Représentation de Camille Claudel en sépia. Elle est habillée tout en noir avec un flot blanc autour du coup. Sur sa tête est posé un chapeau avec une fleur. Elle paraît triste. Elle ne sourit pas.

De l’argile à l’asile

Lycées, collèges, bâtiments et autres rues porte son nom, Camille Claudel. Qui était cette femme pratiquant la sculpture ? Je vous emmène aujourd’hui, dans sa vie et dans son œuvre.

L’enfant mal aimé

Lorsque Camille Claudel naît le 8 décembre 1864, cela fait environ un an et demi que son frère aîné est décédé. Il n’a vécu que seize jours. La fillette est donc ce que l’on peut appeler un enfant de remplacement. Quand elle vint au monde son père et sa mère vivent à Fère-en-Tardenois, un petit village situé dans l’Aisne. Louis Prosper Claudel est receveur de l’enregistrement. C’est un homme sarcastique et colérique, mais qui ne cessera pas de soutenir sa fille. Par contre, sa mère antipathique ressent une certaine aversion pour elle. Louise Athanaïse Cécile Cerveaux est rigide dans ses principes et peu chaleureuse. Elle sera épouvantée par la vocation artistique de sa fille.

Cette famille au passé chargé par le décès du premier enfant et le suicide en 1867 du frère de sa mère vivra quelques années dans cette bourgade. Toutefois, ils sont amenés à beaucoup déménager à cause du travail de Louis Prosper. Ainsi, ils verront beaucoup de villages comme Villeneuve-sur-Fère, lieu de naissance de son petit frère Paul et de sa sœur Louise, Nogent-sur-Seine, lieu où la famille résidera quelques années et où Camille rencontrera Alfred Boucher, un sculpteur impressionné par son modelage de David et Goliath et finalement Paris. Cependant, après sa rencontre avec l’artiste, la femme qui avait encore des doutes sur sa voie en est sûre, elle deviendra sculptrice. Ainsi, en 1881, à treize ans, la famille sans son père, retenu pour des obligations professionnelles se dirige vers la capitale.

Représentation de Camille Claudel en noir et blanc. Elle a les cheveux attachés, habillé d'une robe au col blanc et n'a pas l'air très heureuse.
Photo de Camille Claudel. Source : https://www.wysokieobcasy.pl/

La vie parisienne de Camille Claudel

Une fois arrivé dans cette ville et installé aux 135 bis Boulevard de Montparnasse, Camille commence à prendre des cours à l’Académie Colarossi. Quelque temps après, elle décide de louer un atelier situé au 117 rue Notre-Dame-des-Champs. La jeune fille ne sera pas seule, en effet, d’autres élèves anglaises appartiendront à cette manufacture. De temps en temps, Alfred Boucher, vient corriger les travaux de ses protégées, toutefois, en 1883, il doit partir à Florence. C’est alors qu’il décide de recommander ses apprenants à Auguste Rodin.

Ainsi, un an plus tard, Camille est engagée comme praticienne dans son atelier au dépôt de marbre de l’État, placé au 182 rue de l’Université. Là, elle va préparer et sculpter une partie de la production de Rodin. Elle travaillera sur « La porte de l’Enfer » et d’autres œuvres signées par le sculpteur. Cependant, certaines de ces créations ont été faites par Camille Claudel elle-même. La femme qui ne sculptait particulièrement que des mains et des pieds, se rend compte à vingt-huit ans de cette supercherie et décidera de partir. Toutefois, malgré l’abus dont elle a été victime, cela n’a pas empêché la jeune femme d’obtenir, quatre ans plus tôt, une médaille d’argent au salon des artistes français. C’est avec son œuvre nommée « Sakountala«  représentant un couple enlacé qu’elle l’obtiendra.

L’histoire d’amour

Pendant l’année 1892, elle s’installe dans un atelier situé Boulevard d’Italie, prés des Gobelins. Rodin lui rendra plusieurs fois visite et une histoire naîtra. Cette liaison secrète est une passion sans fin. En effet, lorsqu’ils se rencontrent, le sculpteur partage déjà la vie d’une femme, Rose Beuret et bien qu’il ai la réputation d’un séducteur, il veut garder, celle-ci secrète.

Durant cette relation de quinze ans, l’un comme l’autre ne cessera de sculpter et de dessiner leur portrait respectif. Ils s’aimaient, il semblerait jusqu’à même parler de projet de mariage. Cependant, cela n’arrivera jamais. En effet, Auguste Rodin ne veut pas quitter Rose qui l’épousera d’ailleurs bien des années plus tard alors qu’il a soixante-dix-huit ans. C’est un choc pour Camille qui, suite à ce mensonge, ne voudra plus jamais le revoir. Ainsi, en 1892, date du dernier avortement de la muse qui en aurait déjà eu plusieurs auparavant, la relation se termine définitivement. Par contre, bien que c’était son choix, la femme ne s’en remettra jamais.

Après cette rupture, elle fera ses plus belles œuvres et s’installera en 1898 au Quai Bourbon. C’est une sorte de nouveau départ qu’elle s’offre. Là, elle se lancera dans une vraie sculpture originale qui sera d’ailleurs sa dernière, un marbre de « Persée et la Gorgone ». Mais cette blessure ainsi que d’autres sont toujours là. Elles la mèneront inévitablement au délire puis au choc paranoïaque. La femme brisera beaucoup de ses créations. Une sorte d’automutilation. Toutefois, elle reprendra son travail qui est maintenant plus personnel. Son but ? Saisir le contre-pied des œuvres de Rodin. L’époque dans laquelle elle vit, l’influencera, mais ses sculptures auront toujours le même schéma.

Représentation d'Auguste Rodin. Portant une longue barbe et une coiffure soignée, il est habillé d'un costume noir avec une chemise blanche et une cravate noire. Il a le regard vers le ciel et est tournée de trois quart.
Auguste Rodin. Source : https://uk.wikipedia.org/wiki/

Différentes sculptures avec une même base

Les œuvres de Camille Claudel sont créées avec trois matériaux, le marbre, le bronze et l’onyx. Toutefois, il y a assez peu de statues faites dans cette dernière. En effet, c’est une pierre difficile à travailler est relativement chère, de plus, c’est compliqué de trouver de gros blocs pour des sculptures donc cela n’aide pas. Peu importe la pierre utilisée, ses créations ont toujours le même schéma. Tout d’abord, il faut savoir qu’il y a un énorme parallèle entre ses œuvres et sa vie. Ainsi, dans pratiquement toutes ses créations, Camille fixe le mouvement au moment où les personnes vont tomber. Bien qu’elle y enfermait toujours ces êtres, il y avait une réelle réflexion dans ce qu’elle créait.

Voulant faire des choses plus spirituelles et moins charnelles, ces sculptures ne regarderont jamais les spectateurs en face. Il est vrai qu’il existe quelques exceptions comme « La pleurante » et « La petite châtelaine », d’ailleurs, elle a mis trois ans pour terminer cette dernière. Ainsi, ces statues tournent le dos au monde ce qui peut faire penser à un des thèmes qui revient régulièrement, le secret. De par son travail, elle transmet un certain mystère, que ce soit dans ses créations d’enfants, de vieillards, d’amour ou d’autres. Mais jamais, elle n’interrompra le mouvement de la vie, peu importe le format, statues massives ou plus subtiles.

Différentes versions

Plusieurs de ses créations ont eu différents exemplaires. Plus tôt, l’on a parlé du « Sakountala » avec laquelle elle a obtenu une distinction, celle-ci a eu le droit à plusieurs déclinaisons jusqu’en 1905. Initialement, en plâtre, elle sera faite en bronze sous le nom de « L’abandon » et en marbre sous celui de « Vertumne et Pomone ». « La petite châtelaine » a aussi été déclinée. Ainsi, ce seront trois exemplaires qui verront le jour, dont l’un en marbre qui s’est vu évider de sa pierre, creusée et polit afin que sa chevelure dénouée piège la lumière. Toutefois, certaines restent uniques comme « Clotho », « La Valse », « La Vague », une courbe japonisante d‘onyx vert qui menace de s’abattre sur trois petites figures en bronze, ou encore « L’âge mûr » commandé en 1895 et exposé en 1899.

Cette création a été obtenue de Rodin lui-même qui essayait d’aider Camille par personne interposée. En effet, c’est le directeur des Beaux-Arts qui la commande pour l’État. Cependant, le bronze ne fut jamais commandé et le plâtre jamais livré par la femme. Finalement, ce sera le capitaine Tissier qui commandera l’acier en 1902. Ce groupe évoque l’hésitation de Rodin entre son ancienne maîtresse qui devait l’emporter et Camille qui pour le retenir, se penche en avant. Ici, c’est donc une œuvre personnelle mais symbolique qui entraîne une méditation sur les rapports humains. La femme s’y est incarnée sous les traits de l’implorante. Ainsi, c’est une création tragique mais attachée à sa destinée.

De cette sculpture autobiographique, Paul Claudel a dit  » Voici ma sœur Camille implorante, humiliée, à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse, dont son âme s’arrache en ce moment sous nos yeux ». Peut-être est-ce là, une de ses œuvres à la plus forte symbolique dont elle a puisée les formes dans le répertoire qu’elle a élaborée.

Représentation de la sculpture "L’âge mûr" de Camille Claudel. Elle est posée sur un socle blanc avec en arrière plan d'autres statues. Elle est faite en bronze et on y voit les trois personnages sur une sorte de pierre.
Sculpture de « L’âge mûr ». 1899. Bronze et fonte. Musée Rodin. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:L%C3%A2ge_mur_(Mus%C3%A9e_Rodin)_(4921654776).jpg

L’internement de Camille Claudel

Malgré sa production d’œuvres, la santé mentale de la jeune femme se dénigre de plus en plus. De plus, elle est accompagnée de fréquentes violences paranoïaques. Toutefois, son père la protège jusqu’en 1913. En effet, plus précisément, le 2 mars, Louis Prosper meurt et laisse Camille entre les mains de sa mère et de son frère qui demande son internement.

Ainsi, une semaine après la mort du patriarche, le docteur, Louise Athanaïse et Paul signent les papiers de son enfermement. Pendant trente ans tous les mois, ces paraphes seront faits. C’est donc à l’asile de Ville-Evrard situé à Neuilly-sur-Marne qu’elle sera internée puis à celui de Montdevergues en 1913. À partir de ce jour, c’est un abandon quasi-total qui aura lieu par sa famille. Seulement Paul viendra lui rendre visite environ tous les deux ans. Camille a alors quarante-neuf ans et y restera jusqu’à sa mort le 19 octobre 1943. Elle aura soixante-dix-huit ans et sera victime d’un AVC.

Durant ces nombreuses années d’enfermement, elle écrira beaucoup de lettres à son frère, mais aussi à Eugène Blot, comme en 1935. Dans une de ses missives, elle prononce cette phrase : « Du rêve que fût ma vie, ceci est le cauchemar ». À cela, son éditeur, ami et marchand lui fera le serment que « Le temps remettra tout en place ». C’est ce qui se produira.

L’enterrement

Il faut tout de même savoir que pendant ces années d’asile, Camille Claudel aurait pu, par deux fois sortir, mais sa famille n’a jamais voulu. Ainsi, elle restera dans cette institution touchée par la malnutrition. Une chose confirmée par les dires du directeur à Paul Claudel : « Mes fous meurent littéralement de faim : 800 sur 2 000. » Cela donnera lieu, en août 1942 à un alitement de la femme pour un œdème. Ce gonflement des tissus serait dû aux carences et au déséquilibre alimentaire. En effet, selon Max Lafont, entre 1940 et 1944, quarante mille malades mentaux meurent de faim dans les hôpitaux psychiatriques de France.

Lorsque Camille Claudel décède, personne de sa famille n’est présent à son enterrement, seulement le personnel hospitalier. Cependant, même la mort ne lui fera pas de cadeaux. En effet, quelques années après sa mise en terre, sa tombe va disparaître pour laisser place à un lotissement. Ces ossements, n’ayant pas été demandés par une personne de son entourage, finiront dans l’ossuaire de l’asile. En quelques sortes, ils disparaîtront à jamais.

Représentation de l'entrée principale de l'asile de Montdevergues. On y voit un grand mur avec un portail et quatre gardes. En fond, deux personnes sont devant le bâtiment et une fontaine. La photo est en noire et blanc.
L’asile de Montdevergues. Source : https://lachezleswatts.com/fr/articles/2/84000-avignon/

Hommages

Environ quinze ans après la mort de Camille Claudel, sa petite-nièce Reine-Marie Paris découvre son histoire ainsi que son travail. Elle décidera de le défendre en répertoriant ses œuvres, en rédigeant un mémoire et une biographie. De plus, elle partira à la rencontre d’Isabelle Adjani pour un projet de film. « Camille Claudel », réalisé par Bruno Nuytten, sortira en 1988. Vingt ans, auparavant, plus précisément, le 28 septembre 1968, une plaque commémorative sera inaugurée au cimetière de Villeneuve-sur-Fère. Elle portera l’épitaphe « Camille Claudel » 1864-1943. Il faudra seulement attendre 2008 pour qu’un cénotaphe soit érigé en son hommage. Ce monument funéraire est élevé à la mémoire d’une personne ou d’un groupe de personnes. Il ressemble à un tombeau. Ce sera Reine-Marie Paris qui prendra l’initiative de sa création. En quelque sorte, il doit réparer l’oubli souhaité par la famille Claudel et son entourage.

De nos jours

Bien que ce film et le livre d’Anne Delbée, une femme, Camille Claudel paru en 1982 ont permis de faire sortir de l’oubli la sculptrice, nombre d’apparitions au théâtre, dans les ballets ou en musique n’ont fait que nous rappeler qui était vraiment cette femme dont une trentaine de lieux et de bâtiments ainsi que trois associations portent son nom.

Son art a été reconnu mondialement grâce à des expositions organisées au Japon, puis à Paris avec l’inauguration du musée d’Orsay ou certaines de ses œuvres sont exposées. Bien sûr, ce n’est pas le seul où ses sculptures apparaissent. En effet, l’on peut citer le musée Camille Claudel, le musée Rodin, la maison de Paul et Camille Claudel, baptisé en 2007 à Nogent-sur-Fèvre. Le fond de celui-ci est le plus grand du monde avec quarante-trois œuvres exposées, ou encore le palais des Beaux-Arts de Lille ainsi que d’autres. En tout, c’est une vingtaine de structures qui contiennent au moins une œuvre de la femme.

Cependant, tous ces hommages arrivent peut-être un peu tard. L’on a pu voir que Camille Claudel aspirait à être connue de son vivant et à avoir une vie heureuse et épanouie. Or, ce ne fut pas forcément le cas. Bien au contraire, c’est seule qu’elle va finir son existence, abandonnée. Pourtant, elle n’avait qu’un grand désir, un idéal, mettre dans les formes qu’elle tire de la pâte une idée qui pourra toucher le public. Finalement, Eugène Blot avait raison, le temps a tout remis en place.

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